dimanche, janvier 2

Un dernier rouge

Cette nouvelle a été publié en 2001, dans une recueil collectif de nouvelles:
"Les nouvelles du Boudoir"

aux éditions
Nouvelles du BoudoirCollectif2001,
122 pages, 14,95 $
ISBN : 2-89549-037-60,

C’est presque drôle. Ce vide brutal autour de lui. Et eux, debouts, tous, figés en une espèce de demi-cercle compact. La musique a eu l’improbable ironie de cesser au même moment et, dans ce faux silence, l’écho des chaises renversées et de quelques verres cassés ajoute la petite touche d’horreur parfaite aux murmures incrédules. Tous ces yeux qui le regardent. Et lui, toujours assis, qui les regarde le regarder. Lentement, un par un. Il regarde leur désarroi, leur gêne. Leur dégoût mal dissimulé. Il regarde surtout leur peur. Tout est moite, suspendu, ralenti. Le serveur tente de se précipiter vers lui, il l’arrête net, d’un seul regard. D’un seul mot...:’’Non. ’’

Ah, il s’était bien préparé. Choisi l’heure, le jour et l’endroit. Un 5 à 7, le jeudi soir au Boudoir, c’était tout autant la garantie d’une large audience que celle d’un anonymat propice. Et il avait besoin du second pour obtenir la première... Quand il était entré, la salle était déjà bondée. Autour des tables qu’on collait les unes aux autres au rythme des nouveaux arrivants, s’agglutinaient les divers clans d’habitués. Mais comme si tout se mettait déjà à obéir à son plan, cette mouvance routinière avait laissé,en plein centre du bar, une table le long du mur. Et une seule chaise. Il n’aurait pu rêver mieux. Il s’était faufilé parmi les attablés et s’était assis, dos au mur, sans enlever son manteau, ramenant un peu la table vers lui pour bien faire face à toute la salle. Il avait fait un geste en direction du bar, demandé un verre de vin rouge, puis s’était efforcé d’abord de se calmer un peu. Il avait absolument besoin d’être parfaitement calme. Avant.

Il y avait vraiment beaucoup de monde ce soir. À sa droite, tout au fond, les joueurs de billard et de baby-foot alternaient parfois leurs coups pour ne pas se gêner mutuellement. À en juger par leurs nombreux spectateurs, le tableau noir où s’inscrivaient les ‘’suivants’’ devait être bien rempli. À sa gauche, la porte d’entrée s’ouvrait sans cesse sur de nouveaux clients qui tendaient chaque fois le cou au dessus de la mêlée pour se dénicher une place. Aux tables qui l’entouraient, la plupart des buveurs lui tournaient le dos. Dans cette foule dense et bruyante, il était étrangement isolé, au milieu d’un ilôt minuscule. Il bût une petite gorgée. Une deuxième. Il se détachait lentement. Rien ne bougeait réellement dans son espace, mais il avait l’impression que tout s’éloignait, que le cercle s’agrandissait autour de lui. Il entendait de moins en moins les conversations, les éclats de voix, le bruit des bouteilles qu’on trinquait. Les rires toniturants devenaient lointains, assourdis. Sa propre présence même, lui semblait de plus en plus vague. Il sentait la chaise sous lui, ses deux bras appuyés sur la table de chaque côté de son verre, mais il ne faisait plus partie du bar. Tout devant lui était plat, en deux dimensions. Comme un film un peu flou auquel il ne faisait qu’assister. Quand il n’entendit plus qu’une rumeur imprécise, quand il cessât de sentir quoi que ce soit, il sût. C’était le moment.

Il mît une main dans la poche droite de son manteau. Il n’eût pas à chercher. Ramenant ses bras sous la table qui faisait écran, il répéta le même geste, bref, net, précis. Deux fois. Il ne remit rien dans son manteau. Il laissa tomber sans bruit. Il reprît sa position première, assis droit sur sa chaise, les avant-bras à nouveau appuyés sur la table, de part et d’autre de son verre.

Une légère chaleur le caressait maintenant, au même rythme semblait-il que s’installait en lui un froid plus profond. Il fit mine de prendre son verre, mais se ravisa. Il ne voulait plus bouger. L’épouvantable tension qu’il avait ressenti jusque là s’était soudainement évanouie. Il se contentait de fixer la coupe, s’émerveillant de la couleur riche et chaude du vin. Les teintes de rouge s’allumaient au gré des lumières du bar dans un ballet fascinant. Il avait l’impression que la couleur s’animait, franchissait les limites du verre, s’irradiait en courbes inégales. Le rouge s’amusait, dansait en volutes de mer pourpre s’échouant de plus en plus loin sur la plage en bois brun de sa table. C’était d’une rare beauté. Profondément ému, il vit cet océan qu’il se créait, dépasser les limites de la table, transformé en chutes grandioses qui plongeaient vers les dalles en terre cuite du plancher comme pour abreuver un sol ingrat d’une nouvelle vie. Elles étaient rivières maintenant, s’écoulant en deltas fiévreux le long des interstices , enroulant leurs méandres dans la forêt sombre des pattes de chaises voisines. Inexorablement la jungle morne autour de lui était envahie, teintée des reflets magnifiques de ce violent crépuscule. L’avancée atteignit un pied de femme. Il retint son souffle. Sa couleur se lovait autour de ce pied, baignant des courbes qu’il devinait parfaites. Il était le rouge, carressait ce pied à distance. Il s ’imaginait, non, se sentait remonter le long de la jambe mince et blanche, passer sous la jupe noire, couler sur cette peau tendre, s’immiscant entre des cuisses chaudes et hurlantes...

Hurlantes...
Non. C’est elle qui hurle. La fille. Qui vient de regarder ses chaussures. Pas seulement elle d’ailleurs. Ils crient tous, renversent leurs chaises, cassent leurs verres. Se reculent, debouts, devant lui. Le regardent. Assis. Qui les regarde. C’est presque drôle.

Mais ça ne l’est pas vraiment. Tout va trop vite. Il n’aura pas le temps. La nature a horreur du vide. C’est vrai. Il le sait. La preuve. Il n’a jamais très bien vu, mais son ouïe compense toujours. Et là forcément, comme tout devient de plus en plus flou, pas étonnant qu’il entende distinctement, malgré le brouhaha qui s’amplifie à nouveau, les trois petites notes composées sur le téléphone , loin , là-bas, derrière le bar. Trois petites notes, trois petits numéros... Seulement trois. Il n’écoute même pas ce que dit la voix aux numéros. Il sait. Ils vont arriver. L’empêcher de terminer.
Faire vite. Leur dire. Se lever pour leur dire. Leur dire pourquoi. Plus vite. Il est lent. Trop lent. Tout est trop lent, tout va trop vite. Ses mains cherchent les accoudoirs. S’arc-bouter. Pousser de toutes ses forces. Il se lève. Il est debout. ll ne chancelle pas. Ou à peine. Et puis? Quelle importance? Il est debout. Droit. Devant eux. Alors, oui, alors il peut leur vomir. Tout ces mots depuis trop longtemps. Tout ce qu’il retient .Qu’il n’a jamais dit. Sa colère, son mépris. Sa rage de leurs petites histoires sans conséquences. De leurs délires pleins de broue et d’alcool. Son ras-le-bol, son écoeurement définitif de leurs problèmes de « cables de clutch » ou du cul de leurs voisines. De leurs mesquines médisances quotidiennes. Leurs qui-fait-quoi-à-qui. Leurs trahisons minables éxécutées pour fuir la terrreur de leurs propres vides. Leur ignorance volontaire du comment. Leur lâche désintérêt du pourquoi. Son dégoût de leurs promesses jamais tenues, de leurs grandes déclarations imbibées. Sa douleur de leurs amours mensongères, autant des autres que d’eux-mêmes. Leur égoïsme ratatiné. Leur violence larvée, trop veule même pour éclater vraiment. Leur faux civisme cachant leur peur de déroger. De leurs bombes. De leurs tombes. Leurs 20,000 morts qui changent de nombre. Avalés, digérés, zappés chaque soir à la télé, entre leurs fromages et leurs desserts. De leurs rêves qui ne vivent pas. Qui ne vivent plus. Qu’ils ont oubliés. Enterrés.Tués. De leurs looks, de leurs souks, de leurs bachibouzouks...


Non! Sois sérieux. Ne devient pas comme eux. Tout se mêle. Il faut que tu leur dises. Il perd le fil. Il n’aura pas... Il aurait voulu...Oui, oui, c’est ça, lui pourrait, aurait pu. Aurait voulu pouvoir. Lui sait ce monde qui coule. Qu’ils regardent sombrer. Et qui s’en titaniquent complètement. Peureux! Salauds! Inconscients! Troupeaux! Il hurle. Quoi? Comment? Ils n’entendent pas? Parce qu’aucun son ne sort de sa bouche? La belle excuse! La belle affaire! Même pas un petit effort hein? Ils ne veulent pas, c’est ca? Encore? Il va leur montrer alors! Il va lever les bras lentement. Ça va leur faire peur ça. Il va se mettre les bras en croix. C’est facile ça à comprendre. Un symbole . Il va se crucifier. Il vont se souvenir de ça au moins. Ça va leur rappeler quelque chose. Ils vont enfin saisir. Ils....

Je mens.

Je me mens.


La pensée, fulgurante, le fait littéralement vaciller. Sa colère tombe d’un coup. Sous le choc, incrédule, il s’aperçoit l’intérieur. Avec cet air qu’on a quand on surprend quelqu’un qu’on a jamais vu dans un endroit impossible. Il s’est totalement menti. Sa haine d’eux ressemble beaucoup trop à celle qu’il a de ce qu’il est. Il s’est cru unique, il s’admet semblable. Un pauvre maillon d’une chaîne dérisoire. Un faible entre des faibles. Une vague idée noyée dans un gouffre de millénaires. Un discours de plus, aussi faux que les leurs. Un tricheur. Un traître tout autant coupable. Il les rejete eux, mais c’est lui qui s’est mis à part. Soudain, il pleure de se comprendre comme eux. De se vouloir partie d’eux. Et de ne pas savoir le faire. De ne plus pouvoir le faire. Aussi incapable de partager leurs vanités que la beauté qu’il leur reste, à eux-aussi. Pire. Pire encore. Il n’est pas venu ici pour dire quoi que ce soit .Il est venu parce qu’il ne voulait plus être seul. Il ne voulait plus être, soit. Mais surtout, il ne voulait pas ne plus être, seul.

Il ne lève pas les bras. Il va tout arrêter. Se laisser faire. Les rejoindre. Il....
’’Ahh...’’

La douleur est arrivée. Familière . Il l’attendait. Il l’avait voulu. Elle faisait partie de son plan. Son corps répond à sa demande. Il sait très exactement ce qu’elle est. L’étau qui broie la colonne et les côtes en même temps. Deux pieux qui s’enfoncent , un dans le dos, l’autre dans la poitrine. La sueur froide qui gicle littéralement de chaque pore de la peau. Une fois déjà. Il y a longtemps. Il l’a vécue. Il la connaît. Mais...


Maintenant qu’il a compris, il n’en veut plus. Il voudrait la stopper, mais c’est trop tard. La pompe lâche. Tout est en train de cesser. Tout son corps ne veut plus.....Il voit à peine les deux uniformes se frayer un passage à travers ses « spectateurs ». Il est bien trop occupé. Tout ce qui reste encore de lui est entièrement absorbé par la redoutable tâche de plier les genoux, de ne pas perdre son équilibre, de viser la chaise en dessous de lui, lentement, dignement. Sans tomber. Le regard toujours droit. Et réussir l’impensable. Se rasseoir.


Il veut reprendre sa pose. Ses mains esquissent un geste. Leur dire qu’il s’est trompé. Qu’il aimerait changer d’idée. Il heurte son verre qui chancelle à son tour et se brise dans un léger tintement. Il dépose ses bras sur la table, paumes ouvertes, au travers des éclats de vitre. Rouges. Comme les manches de son manteau, complètement imbibées maintenant, engluées sur ses avant bras découverts, Son rouge à lui, tout ce rouge qui coule de lui, de ses poignets si adroitement et profondément entaillés tout à l’heure. Ce rouge qui a changé la couleur de la table, et qui sur le sol rampe toujours vers les autres, même vers les uniformes , un instant stupéfaits eux-aussi.


Personne ne bouge. Tout le monde comprend que c’est fini. Lui le sait. Son coeur hoquette. Cesse de battre. Étrangement, il reste conscient quelque secondes. Il sent son sang. Inanimé. Tout s’arrête. Il pense que c’est presque....


Il meurt vivant.

Il meurt. Seul. Avec eux.



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1 Comments:

Blogger marie deschênes a dit...

wow. vraiment bon
et beau

10:25 a.m.  

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